La Technique Philosophie Dissertation

Par Adèle Van Reeth

Réalisation : Rafik Zénine

Techniciens : Frédéric Cayroux et Alexandre James

Lectures : Olivier Martinaud

Pour cette semaine spéciale "bac philo", enregistrée au lycée français de Bruxelles, nous remercions Evelyne Régniez, proviseure du Lycée français de Bruxelles, les service culturels de l'Ambassade de France de Belgique, l'Agence pour l'Enseignement Français à l'Etranger (AEFE) ainsi que l'ensemble des professeurs et des élèves venus participer à l'événement.

La technique est-elle naturelle à l’homme ?

Analyse du sujet :

1) « la technique » :

  • chez les Grecs, la « technè » = art (savoir-faire, habileté). Elle s’oppose à l’ « épistèmè » (la science théorique)

  • chez les modernes, la technique est « technoscience » : c’est le savoir matérialisée, la science appliquée. Décloisonnement entre science et technique. Le savoir-faire renvoie à un stade dépassé de la technique : celui de l’artisanat et de l’outil.

  • Du coup, le mot « technique » renvoie aujourd’hui à un savoir-faire simple, l’habileté des mains

  • Alors que le mot « technologie » = opérations de fabrication complexes, intégrées au corps de la « technoscience » : électronique, techniques de l’information et de la communication, génie génétique et biotechnologies, etc.

  • De quelle technique parlons-nous ? « La » technique = terme générique, abstrait et trompeur

  • Il y a pour aller vite 3 âges de la technique = l’artisanat, l’industrie et l’ingénierie, les nouvelles technologies. Chacun pose des problèmes spécifiques dans sa relation avec la « nature humaine »

  • Chaque objet technique induit une différence d’appréhension, de prise en main, d’effet sur l’homme. Un parapluie, une voiture, et un téléphone portable ne produisent pas le même effet.

2) « naturel à » :

  • ce qui appartient à la nature d’un être, ce qui est relatif à la nature humaine, ici.

L’H est-il naturellement technicien ?

Peut-on définir l’être humain comme un être qui fabrique et utilise des outils, objets artificiels ?

La technique suffit-elle à englober toute la complexité humaine ?

  • ce qui est inné, ce que l’homme possède en naissant. S’oppose à acquis, appris.

Naturel s’oppose ici à culturel.

La technique est-elle fait biologique, qui vient de son corps ou bien est-elle un fait culturel majeur, ce qui fait entrer l’homme dans l’histoire ?

La technique ne modifie-t-elle pas la nature humaine ?

  • ce qui correspond à l’ordre habituel, ce qui est considéré comme normal (« c’est naturel » = ça va de soi), ce qui s’impose comme une évidence. Aisance avec laquelle on se comporte, spontanéité.

La technique moderne n’est-elle pas devenue si omniprésente, si normale, qu’on ne peut plus s’en passer ? L’homme n’est-il pas un utilisateur compulsif de techniques ?

3) « L’homme » :

  • désigne le genre humain, par opposition au reste des animaux.

L’homme est-il le seul animal technicien ? La technique est-elle le propre de l’homme ?

  • de quel homme parle-t-on ? Le fabricant (artisan, ingénieur) ou l’utilisateur (travailleur, consommateur)

4) « est-elle » :

  • présent de vérité générale qui renvoie à une essence, à un être permanent de l’homme

  • mais en réalité, le rapport de la nature humaine à la technique a bien changé.

Problématisation :

1) Paradoxe du sujet :

On oppose, par définition, la technique à la nature.Mais, il y a toujours eu de la technique : la technique est connaturelle à l’homme. Dès qu’il apparaît, c’est déjà outillé ! Aussi loin qu’on remonte, la technique est là, disponible. En ce sens, elle est « naturelle à l’homme », au sens où elle a toujours été à sa disposition, associée à l’homme.

Il n’y a pas d’état pré-technique de l’homme (sauf hypothétique = l’état de nature chez ROUSSEAU)

La technique est-elle une faculté naturelle (biologique, innée) à l’homme ?

L’homme a-t-il une tendance naturelle à fabriquer et à utiliser des outils ?

D’où vient l’impulsion ? De lui ? Ou de l’extérieur (son environnement) ?

Trouve-t-on de la technique chez les autres animaux ou bien est-ce le propre de l’homme ?

La technique est-elle déjà dans la nature avant l’homme ? Ou bien n’est-elle naturelle qu’à l’homme ?

Continuité ou discontinuité ?

2) Plus qu’un fait biologique, la technique est un fait culturel = il fait entrer l’homme dans l’histoire !

La technique se trouve du côté de l’acquis, du progrès ! Dès lors, elle introduit une rupture avec la nature (qu’il faut dominer, domestiquer, humaniser) et avec la « nature humaine » : l’homme se définit comme libre, indépendamment de toute détermination préalable.

Il change la société, le monde et lui-même au rythme de ses techniques : l’homme se fabrique !

3) Mais justement, la technique, en devenant notre milieu (la « technosphère », le « technocosme », ou le « technosystème ») de développement et de vie, ne modifie-t-il pas complètement la nature même de l’homme, sa façon d’être ?

L’homme est-il encore maître de ses créations, de ses outils ?

La technique ne l’asservit-elle pas autant qu’elle le libère ?

Ne sommes-nous pas devenus dépendants de nos objets techniques, aliénés à eux ?

La technique est devenue omniprésente, normale, allant de soi.

Elle est un phénomène irréversible, avec lequel il faut composer : elle est notre destin.

Plan détaillé :

I) LA TECHNIQUE EST NATURELLE A L’HOMME.

A) Le corps humain est naturellement technicien : il a des mains !

Texte sélectionné: ARISTOTE , Des parties des animaux.

B) L’évolution : l’homme est devenu technicien.

Texte sélectionné : LEROI-GOURHAN , Le geste et la parole, tome II (1965)

C) Définir l’homme comme « homo faber » : la technique comme propre de l’homme.

Henri BERGSON , L’Évolution créatrice (1907)

II) LA TECHNIQUE EST CULTURELLE ET NON NATURELLE : ELLE ELOIGNE L’HOMME DE LA NATURE.

A) La technique fait sortir l’homme de la nature et le fait entrer dans l’histoire.

ROUSSEAU , Discours sur l’Origine et les Fondements de l’Inégalité parmi les hommes.

B) La technique doit nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

DESCARTES , Discours de la méthode, VI

C) Par la technique, l’homme se « fabrique » lui-même.

1) La technique est l’objectivation de la subjectivité humaine.

HEGEL , Leçons sur la philosophie de l’histoire

2) L’homme construit son propre monde et se construit en retour.

MARX, Manuscrits de 1844

3) Critique du machinisme. La technique peut aliéner l’ouvrier.

MARX , Capital

III) LA TECHNIQUE EST DEVENUE « NATURELLE A L’HOMME » : ELLE S’IMPOSE A LUI, ELLE S’INCORPORE A LUI, ELLE DEVIENT LUI.

A) La technique devient autonome : elle s’impose à l’homme . Elle est notre destin.

HEIDEGGER , L’Essence de la technique.

B) La technique incorporée : le corps augmenté ou amputé ?

MERLEAU-PONTY , Phénoménologie de la Perception.

C) Une nouvelle humanité : « Homo portabilis » ou « Petite Poucette » ?

Dominique LECOURT , Humain, Posthumain.

Michel SERRES , Petite Poucette.

LECTURES:

-Aristote, Les Parties des animaux , § 10, 687 b, éd. Les Belles Lettres, trad. P. Louis, p. 136. 137.

- Leroi-Gourhan, Le geste et la parole , tome 2, 1965

- Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique , 1969

EXTRAITS :

« Google glass, le test en vidéo », article vidéo, Le Monde, 03/10/2013

CHANSONS:

  • Kraftwerk, The robots

  • Pink floyd, Welcome to the machine

  • Téléphone, Hygiaphone

Les "2 minutes papillon" de Géraldine Mosna-Savoye sont aujourd'hui consacrées à la publication de l'essai de Nathalie Monnin, Qu'est-ce que penser librement ? aux éditions Apogée.

Il est d’usage de distinguer entre les questions techniques qui portent sur les moyens et les questions morales qui portent sur les fins. Dès lors, quelle que soit la technique qu’on examine, quelle que soit son évolution, la morale ne peut que rester la même. Cependant, un changement technique permet de nouvelles actions et donc implique un examen du point de vue moral qui est susceptible de modifier, voire de transformer la morale dans la mesure où le sujet dispose de possibilités qu’il n’avait pas jusque là en bien comme en mal.

On peut donc se demander si la technique peut transformer la morale.

 

La technique désigne à proprement parler le domaine du savoir-faire qui use d’outils, c’est-à-dire de moyens fabriqués en vue de certaines fins. Comme le souligne Kant dans la Critiquede la faculté de juger (1790), il ne suffit pas de connaître les chaussures pour être cordonnier. Il faut savoir les fabriquer, ce qui ne s’apprend que par la pratique. La technique apparaît alors comme indépendante de la morale qui elle a pour domaine le bien et le mal et partant les fins à poursuivre et celles à éviter.

En effet, une question technique relève de ce que Kant nomme un impératif hypothétique. La fin étant posée, je cherche quel moyen peut me permettre de la réaliser au mieux. Mais que je doive poursuivre cette fin, aucune technique ne me le dit quant au fond. En effet, lorsque la question de la réalisation de la fin est une question technique c’est qu’elle le moyen d’une autre fin. En dernière instance, les fins ultimes, c’est-à-dire les fins qui ne sont jamais les moyens d’autre chose ne ressortissent pas à la technique mais à la morale. Les fins morales relève de l’impératif catégorique qui me prescrit ce que je dois faire sans condition.

Que de nouvelles techniques ne puissent transformer la morale se montrent par le fait que c’est au contraire la morale, bien ou mal comprise d’ailleurs, qui les justifie. Ainsi les problèmes liés à la procréation assistée ont pour source le souci moral de permettre à toutes les femmes de porter des enfants. La morale peut donc donner une impulsion à la recherche technique. Et les possibilités que la technique offre ne légitiment aucune fin. Que le clonage permette de cultiver des cellules ne justifie pas que l’on veuille cloner des humains pour s’en servir comme de doubles pour prélever leurs organes au fur et à mesure des besoins. En effet, la morale interdit d’utiliser une personne simplement comme un moyen.

Toutefois, la morale n’est peut-être rien d’autre que l’expression de la vie sociale. Or, celle-ci dépend de la technique. Dès lors, la réflexion morale n’est-elle pas transformée par la technique dans son développement ?

 

On peut en effet penser avec Marx que la morale ressortit à la sphère de l’idéologie. Pour le comprendre, il faut partir de l’idée que les hommes produisent leur existence avec des outils qu’ils ont eux-mêmes fabriqués de sorte que la séparation entre les fins et les moyens est une abstraction. En effet, l’usage de l’outil vise une fin qui est à chaque fois bonne ou mauvaise du point de vue moral. Chacun ayant une place déterminée dans la société se voit assigné à tel usage par rapport à la totalité du dispositif technique de la société. Un chasseur Guayaki tel que Pierre Clastres (1934-1977) le décrit dans La société contre l’État (1974) qui chasse mal met en péril sa tribu. Un chasseur dans notre société qui rate sa cible satisfait au moins les ligues de protection des animaux. La chasse n’est pas la même technique dans l’un et l’autre cas en ce sens qu’elle n’a pas le même rôle social.

Aussi, selon la technique dont ils disposent les hommes ne se posent-ils pas les mêmes questions morales. Ainsi à l’économie essentiellement agricole et à la civilisation urbaine de l’antiquité correspond une interrogation sur le bon usage de l’esclave. Et Aristote a pu soutenir dans le livre I de La Politique que certains hommes sont naturellement esclaves. Par contre, le capitalisme a amené la disparition de l’esclavage et son remplacement par le prolétariat, autrement dit par des travailleurs qui ne possèdent que leur force de travail qu’ils sont contraints de vendre sur le marché du travail. La morale a enregistré ce changement avec l’idée que tous les hommes sont libres. Par contre qu’il y ait toujours un groupe de chômeurs, soit une « armée de réserve industrielle » selon l’expression de Marx, qui permet aux salaires de ne pas être trop élevés, ne pose aucun souci moral. Mieux. Le travail étant pensé dans notre culture comme une obligation, le chômeur doit se sentir coupable de ne pas travailler.

Dès lors, les grands changements technologiques bouleversent la morale qui n’est rien d’autre que l’expression en terme de bien et de mal des conditions sociales d’existence des hommes. Déjà Montaigne dans ses Essais faisait dériver la conscience morale des mœurs. Il faut faire un pas de plus et dire que la technique en tant que force productive détermine les changements dans les rapports de production des hommes et donc leur morale comme le reste de l’idéologie, c’est-à-dire de l’expression consciente que les hommes ont de leur existence.

Pourtant, il paraît difficile de réduire la morale à l’expression de la technique puisqu’à la même technique dans une société peut correspondre des réflexions morales différentes comme le montre la richesse de la réflexion morale chez les philosophes de l’Antiquité. La morale paraît donc autonome. Dès lors, la technique ne transforme-t-elle pas la morale en ce sens qu’elle l’amène à prendre en compte de nouvelles interrogations et donc de nouvelles réponses ?

 

C’est que la morale, ce n’est pas seulement l’interrogation abstraite sur le bien, c’est surtout l’ensemble des jugements sur ce qu’il est bien ou mal de faire dans chaque cas. C’est pour cela que la morale est l’expression des mœurs. Et celles-ci dépendent de la technique. Prenons l’exemple des mères porteuses. Certes, il ne faut pas faire usage de l’autre comme d’un moyen. Est-ce le cas de la mère porteuse ? N’est-ce pas elle qui se donne pour aider un couple en détresse ? Ou bien le couple en mal d’enfants n’a-t-il pas simplement une volonté narcissique de faire un enfant biologiquement identique ? Le problème se pose à partir du moment où la technique est présente. De même, il est mal de tuer. Mais les bombes atomiques posent un tout autre problème que celui de l’usage des lances ou des arcs : il y va de la survie de l’humanité. Ainsi, la morale qui étymologiquement provient de “moralis” terme latin inventé par Cicéron dans le Traité du destin pour traduire le grec “éthikos” qui désigne la réflexion sur la meilleure vie possible. Mais cela ne change pas les principes essentiels de la morale dira-t-on ?

Nullement car ceux-ci n’existent pas. L’interdiction du meurtre peut rester la même mais la question de la responsabilité n’a pas le même sens pour le chasseur cueilleur de la préhistoire et pour un État possesseur de bombes atomiques. Dans ce dernier cas, il ne suffit pas de s’interroger sur les fins, il faut aussi se poser la question des conséquences à très long terme. Un chasseur qui en tue un autre porte atteinte à la loi de la tribu. Par contre, un État qui en attaque un autre avec des bombes atomiques met en danger l’humanité tout entière.

Aussi la technique transforme-t-elle radicalement la morale. La réflexion sur le bien et le mal ne peut plus se contenter de le définir abstraitement et une fois pour toute. Elle doit prendre en compte les effets négatifs possibles de la technique sur le long terme et sur la survie de l’humanité. En effet, la technique moderne qui est l’application de la science a pour but selon l’expression de Descartes dans la sixième partie du Discours de la méthode de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Dès lors, elle apparaît comme une fin et à ce titre elle implique une nouvelle réflexion sur le bien et le mal.

 

Bref, le problème était de savoir si la technique peut transformer la morale. Si on pense que la technique est du domaine des moyens et la morale du domaine des fins, il est évident que la technique ne peut transformer la morale. Or, il est apparu qu’une telle conception est abstraite. Certes, la technique peut apparaître comme la condition de la morale la transformation de l’une faire celle de l’autre. Toutefois, c’est plutôt dans son développement et dans les problèmes nouveaux qu’elle pose que la technique transforme la morale.

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